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Une photo

  • Photo du rédacteur: lahobbitmasquee
    lahobbitmasquee
  • 25 mars 2019
  • 4 min de lecture

Collision imprévue avec un souvenir en balade.

Par Teresa Freitas

Une photo.

J’ai ouvert le livre et elle en est tombée. Une image perdue parmi les pages. Une image oubliée. Trois femmes devant un train. Celle du milieu sourit. Je n’en connais aucune.

Le livre je l’ai trouvé. Dans le hall de mon immeuble, dans un tas d’autres ouvrages laissés là pour rendre heureuses des personnes qui les aimeraient à nouveau. Je ne sais pas vraiment qui a abandonné ces sacs.

La photo est tombée de « L’Insoutenable légère de l’être » de Kundera. L’ironie de l’univers est sans bornes. Voilà que d’un livre qui parle de la volatilité de notre existence, j’extirpe une image contenant trois inconnues dont je ne saurais probablement jamais rien. Dont personne ne sait rien. Illustration en image de la thèse de départ et du silence que nous laissons derrière nous.

Derrière nous alors même que l’on respire encore. A l’arrière, un tampon : « O4.01 ». Partons du principe que la datation n’a pas été faite par des anglophones. Partons du principe qu’en toute logique on a plutôt daté le mois et l’année et non le mois et le jour. Conclusion : la scène au recto a eu lieu quelque part dans le courant de l’avril 2001.

2001… J’avais 6 ans. On utilisait encore des appareils photos jetables et les albums photos n’étaient pas passés au numérique. Plusieurs détails confirment la datation temporelle. Les vêtements des trois femmes, tout d’abord. Modernes. Une doudoune marron surmontée d’un peu de moumoute. Un long manteau blanc. Une veste verte accompagnée d’un jean et d’une paire de baskets. Ce que l’on aperçoit du train, à l’arrière. Du bleu et du jaune, une porte… Indéniablement un TGV ou, tout du moins, rien de bien ancien. Tout pourrait être d'aujourd'hui.

Impossible cependant. Le grain de la photo, les couleurs, tout laisse supposer qu’ici nous ne sommes pas encore à l’ère du smartphone et des appareils photos numériques à haute qualité. Mais plus que ça, c’est l’image dans son ensemble : trois femmes devant un train, elles n’expriment pas grand-chose, l’angle n’est pas exceptionnel. On a voulu immortaliser le souvenir d’un départ. Un départ qui ne semble ni long, ni sentimentalement pesant : personne n’a l’air triste. Ce n’est pas une photo que l’on prendrait de nos jours la peine de porter chez un photographe pour la faire imprimer. Elle resterait sagement, au fond d’un fichier virtuel. Moins cher. Moins encombrant.

Avril 2001 donc. Qui sont ces femmes ? Que partent-elles faire ? Celle de gauche a probablement une cinquantaine d’années. Les deux autres ondulent entre 20 et 30 ans. Une mère et ses deux filles ? Après tout les deux plus jeunes ont les mêmes pommettes hautes, la même forme de visage, une taille presque identique… Le photographe serait-il le père ? Est-ce un voyage en famille ? Des vacances ? Les deux valises à roulettes ne sont pas bien grandes. Il n’est pas question ici de partir au bout du monde.

Que de suppositions… Que de suppositions auxquelles je n’aurais jamais les réponses. Et d’autres questions, encore. Pourquoi cette photo dans ce livre ? En marque page ? Pourquoi ? Pour la garder près des yeux ? Ou au contraire parce qu’elle était là et n’avait que peu de valeur ? Avait-elle de l’importance ou était-elle un vague souvenir rendu utile seulement parce que capable de marquer le cour de la lecture ?

A la lumière de ma lampe de chevet, j’ai remarqué sur le papier des empreintes d’écritures. Quelqu'un a pris une feuille et a écrit en s’appuyant sur cette photo. Je distingue les signes avec difficulté. Un cercle, quelque chose comme une équation raturée, un mot se terminant en « aude ». Plus bas est-ce le mot « fruit » ? Est-ce arrivé quand elle était coincée dans le livre, oubliée ? Ou bien avant, posée là parmi d’autres papiers ?

Est-ce que cette photo manque à celui ou celle à qui elle appartenait ? Se doute-t-il, se doute-t-elle, qu’elle est entre les mains d’une parfaite inconnue ? Que j'en caresse le glaçage en essayant vainement de trouver des indices et des vérités ? Mais que dans le fond… Dans le fond je ne veux pas savoir ?

J’aime à croire que cette photo était là pour m’intriguer et me faire rêver. Je veux savoir qui sont ces trois femmes autant que je ne le souhaite pas. Tant que je ne sais pas, elles peuvent être n’importe qui. Elles peuvent avoir tout fait, tout vécu. Elles peuvent avoir mille et une vies. Une nouvelle à chaque fois que je les regarde. Elles sont sublimes et fascinantes. Elles sont un morceau d’existence que j’ai chapardé par erreur et que je garde maintenant avec moi.

Je ne sais pas quoi faire de cette image. Alors je l’a garde dans le livre. Je ne peux tout de même pas jeter un souvenir qui ne m’appartient pas. Devrais-je chercher la personne à qui elle revient ? Faire toutes les portes de mon immeuble ? Et si ce que je ramène, c’est quelque chose qui voulait être oublié ? Ou pire, et si que je ramène, c’est quelque chose qui ne compte pas et retournera sous un tas d’enveloppes ?

Je me sens comme ce garçon qui vole les photos ratées des photomatons dans Amélie Poulain. Il donne de l’amour à des clichés qu’on avait balancé dans une poubelle ou déchirés en morceaux. Il a compris qu’il a quelque chose à leur offrir, à en faire. Et peut-être que je peux faire pareil avec cette photo. Quand je lui invente des histoires, elle retrouve une utilité, un but. Elle perd des rides. Et la femme du milieu, qui sourit avec son air de conquérante, elle sourit encore pour une raison. Cette photo, à la regarder, je crois bien que je lui redonne de la matière, que je la nourris et la fait respirer.

Tuutuuuut. Le train sonne. Où partons-nous ? Je ferme les yeux et j’imagine. Je ferme les yeux et je rêve. Demain, peut-être, j’irais essayer de rendre cette photo. Mais ce soir, ce soir je la garde encore un peu. Pour me tisser encore quelques contes modernes et savourer cette merveilleuse, cette incroyable surprise :

Une photo perdue dans un livre.

Comme un bout d’éternité déposé là, à tout jamais.



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