Sous le tapis
- lahobbitmasquee

- 29 avr. 2019
- 5 min de lecture
Ou comment se convaincre que tout va bien.

Dans ma chambre il y a un tapis. Un beau tapis marocain fait main. Il est rouge avec de petites franges jaunes. Quand je fais le ménage dans ma chambre, je le soulève et je suis toujours étonnée de tout ce que je trouve en dessous. De toute la poussière qui s’y accumule.
Dans ma chambre il y a un tapis. Mais j’en possède un deuxième. Celui là je le balade avec moi partout, tout le temps, à chaque seconde depuis très très longtemps. Lui et moi, je ne sais pas vraiment quand ça a commencé mais je l’ai installé dans mon ventre et il y est resté.
C’est pratique les tapis. C’est pratique pour ne pas voir la poussière parce que, comme je l’ais dit, elle va en dessous. Le tapis de mon ventre est encore mieux. Le tapis de mon ventre est magique. Il avale les moutons d’angoisse, les miettes de tristesse, les boules de vide et les poils d’insécurité. Il avale, il avale et il parvient à faire passer pour lisses des montagnes et pour solides des gouffres à chutes libres.
Mon tapis est très pratique. Il me permet de me montrer aux autres sans qu’on voit tout ce qu’il y a à cacher. Tout le reste est rangé, impeccable. Je volette, je souris, je ris. Je gère. Petit mouvement de la main. Mais non enfin, je n’ais pas peur. Je sais ce que je fais. Je l’ai toujours su. Je suis forte. Je suis forte.
Mon tapis est très pratique, il me permet de me croire et de ne pas regarder tout ce que je ne veux pas voir. J’assure. Promis j’assure. Tout va bien. Que vais-je faire de ma vie ? Hop sous le tapis. Et si je me plante ? Sous le tapis. Tout va bien. Tout va bien. Tout va bien. Et si je reste cassée pour toujours ? Et si je rate ? Et si je m’éclate sur une des vitres invisibles de la vie ? Et si c’est trop tard depuis le début ? Et si je suis foutue ? Non. Sous le tapis. Tout va bien. Je vais bien. Je vais très bien. Je suis forte. Je n’ais pas peur. Jamais. Je peux le faire. Je peux le faire. Tout va bien.
Ce tapis ça a été mon meilleur ami. Il m’a permis d’être parfaite. Des années d’hyperactivités, à courir partout. A me cacher la panique de ne jamais être assez bien, assez douée. De ne pas en faire assez. Ta gueule le doute. Casse-toi. De toute façon je te fourre là-dessous et on en parle plus. Je suis une réussite. Je suis une putain de réussite. Regarde ! Je milite, je fais des études, je sors le soir, j’ai deux milles projets associatifs. Et le corps ? Le corps j’en fais ce que je veux. Je le martyrise mon corps. Et lui non plus il a rien à dire. J’ai pris sa voix et je l’ai étranglée sous le poids de mon tapis.
Le tapis a dégueulé et je l’ais pas blâmé. J’ai même pas compris. De toute façon ça pouvait pas être lui. C’était autre chose. Forcément autre chose. J’étais là, je me traînais, je m’agrippais aux parois de l’existence avec mes ongles en sangs, j’avais mal à en crever. Je hurlais dans le silence de ma carcasse. Mais ça allait. Putain allez, dis-moi que ça va. Dis-moi que ça va et que ça va aller. J’ai pas le droit d’avoir peur, j’ai pas le droit de pas y croire, j’ai pas le droit, tu comprends ? Si j’y crois plus, qui va le faire pour moi ? Si je suis pas forte, qui va l’être pour moi ? Jpeux pas, jpeux pas. Faut que ça aille. Faut que j’en ais les tripes. Faut pas que je recule. Faut pas que je trébuche. Dégage la peur. DEGAGE.
Le tapis a tout ravalé. Le tapis a mangé encore. Et encore. Et encore. Je l’ai gavé comme on engraisse une oie. Puis il a craqué et tout m’a sauté à la gorge. La noyade. La chute libre. Sauvez-moi. Je vous en supplie sauvez-moi. J’ai froid. J’ai peur. Il fait si noir. Je ne sais pas où je vais. Je ne connais pas le chemin. S’il vous plait… Je ne me reconnais plus. J’étais un feu follet et me voilà boule grise et recroquevillée.
Il y a eu des mains, des tendresses. Il y a eu de la chaleur. On m’a dit « ne porte pas tout toute seule ». On m’a dit « tu as le droit d’être aidée ». On m’a dit « tu as le droit de t’écrouler ». Et ça a fait tellement de bien. Tellement de bien de ne plus être seule en tête à tête avec le tapis et ce qu’il y avait en dessous. De pouvoir le soulever et regarder avec d’autres. On a fait du tri et du ménage. On a sorti assez de merdier pour que je puisse me remettre debout.
J’aimerais vous dire que j’ai jeté mon tapis. Mais j’ai la mémoire courte et des sales habitudes bien accrochées à mes os. Je l’ai ressorti sans même m’en rendre compte. Comme ça. Il fait tellement parti du paysage que je ne l’ai pas remarqué. Et de nouveau, la boucle. L’assurance qui n’existe que parce qu’on ne regarde pas, que parce qu’on cache tout le bordel. Je tiens debout parce que je suis une menteuse. Je tiens debout parce que je mens tellement bien que celle que j’arrive à convaincre c’est moi.
Jvous jure je me regarde dans le miroir et je souris. Je prends des médocs pour pas péter les plombs mais je souris. J’ai des cauchemars qui me laissent à demi-morte mais je souris. J’ai des sueurs nocturnes qui m’obligent à changer mes draps au milieu de la nuit mais je les lave sans rien dire et je souris. Prendre les transports me fait mal, être avec les autres me fait mal, survivre à Paris me fait mal, parfois sortir de mon lit me fait mal, mais je souris. Je souris parce que je reste persuadée que si je souris assez fort et assez bien, au bout d’un moment ce sera vraiment vrai et que ce qu’il y a en dessous n’existera plus.
Dans le fond maintenant je sais. Je sais que ce tapis il faut que je le brûle. Qu’un jour il va sérieusement falloir que je m’en débarrasse. Qu’il aille aux ordures et que toutes mes failles puissent exister à l’air libre. Qu’elles aient une voix. Qu’elles ne soient plus obligées de me jeter au sol pour que je daigne les considérer. Il faut que j’arrête de tout vouloir contrôler. Il faut que j’arrête de croire que mon monde ne repose que sur mes épaules. Il faut que j’arrête, mais vraiment, d’imaginer que c’est moi toute seule et que si je ne suis pas parfaite tout s’écroule. Il faut que j’arrête d’être déçue de moi, déçue de ne pas être celle que j’espérais être. Déçue de ne pas être cette perfection parfaite qui n’aura jamais besoin d’être rassurée, aidée, aimée, portée. Je sais.
Je sais. Aujourd’hui je le sais.
Mais demain, je sourirais probablement.
La Hobbit masquée




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