Pensées en vrac de mauvais jours #1
- lahobbitmasquee

- 20 févr. 2019
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 févr. 2019
Ou quand le cerveau se roule en boule.

(Publié pour la première fois en Février 2016)
C'est arrivé le 24 mars 2015. C'était pas imprévisible. Il faisait beau ce jour là, je me souviens avoir tendu mon cou vers l'arrière pour tenter de me gorger d'un peu d'air frais. C'était une belle journée. On a révisé sur la terrasse et le thé fumait dans l'air. Il y avait l'odeur du printemps sur les papilles. C'était bien, comme ça n'avait pas été bien depuis longtemps. C'est sûrement pour ça que j'ai trouvé la chose injuste. Depuis je sais que ça ne pouvait pas être à un autre instant.
C'est venu comme ça, pendant qu'on mangeait. Un écroulement interne. Le monde c'est teinté de gris puis de flou. La fatigue m'a frappée comme un poing dans la gueule. Fatigue ici, est un euphémisme. La langue ne peut pas décrire d'un simple mot cet anéantissement total de l'énergie. Le corps qui cesse de répondre pour ne devenir qu'un poids mort que l'on traîne comme une boulet. La sensation équivaut peut être à celle d'évoluer vivant dans une carcasse morte. Je me suis couchée, entre sommeil et éveil. Le lendemain je suis rentré dans le foyer maternel. Je m'étonnais de chacun de mes mouvements. Hier ils étaient simples, aujourd'hui c'était déplacer une montagne.
Il y a eu les concours, les heures passées à dormir, à somnoler. Il y a eu le terme de Mononucléose. Comme une flèche plantée en plein dans la fêlure. Touche en plein cœur. « Vous allez vite vous remettre mademoiselle ». Un mois passe. Je pars pour le sud et le soleil. On me dit que ça me fera du bien. Le voyage est une torture, je ne parviens pas à m'apaiser. Tout cesse d'être évidemment rêve ou réel. Tout s'emmêle. Je pleure. J'ai mal dans chaque partie de mon corps à m'en arracher la peau. J'ai faim et envie de vomir. J'ai peur. Je veux frapper ma tête contre le mur. Je ne parviens plus à dormir mais je ne sais pas si je suis réveillée. Comble de l'horreur, je ne parviens plus à imaginer. Mon esprit même n'offre plus aucun refuge. Et mon corps est mort, c'est sûr. Et moi, moi ce n'est qu'une question de temps, c'est sûr aussi. Docteur, s'il vous plait... Mais rien, juste une Mononucléose. Je craque, je pleure, je pars en convulsion. Je ne sais plus ce que je fais.
On a appelé pour réserver un avion. Le lendemain on m'y emmène. A l'aéroport mes jambes flanchent. Je ne peux pas. Je vomis. Je tremble. On me ramène. Dans la voiture je me sens à peine consciente. Il faut se concentrer pour respirer. Le docteur me donne quelque chose pour calmer ce qu'il nomme « de l'angoisse ». Je passe la journée à flotter. Quand je rentre quelque jours plus tard, je pleure sur l'épaule de ma mère. Je ne suis à nouveau plus qu'une enfant terrorisée par le monstre sous son lit. Le monde est devenu fou et il n'y a que moi pour le voir. Cette impression de scènes coupées, de sauts dans le temps, de ralentis... Mon dieu et si c'est moi qui perd la raison ?
Après un weekend en Angleterre, je rentre au foyer natal pour ne plus en ressortir avant des mois. Ma médecin me dit « que je suis un peu fragile ». J'en ais la nausée pendant des jours. Chaque seconde est un combat contre mes mains qui tremblent, ma tête qui fait mal, le feu qui brûle mes bras. Il me faut des heures quand j'ouvre les yeux pour être certaine d'être éveillée. Me lever pour aller avaler quelque chose me force à activer manuellement chacun de mes muscles, a oublier que le monde tangue, à oublier que j'ai envie de pleurer, à oublier que je veux que ça s'arrête. Je ne crois pas que ce soit ça, etre faible. Je n'ai pas choisis. Je n'ai pas envie de ce lit qui m'enferme, de ce foyer prison. Il me semble que mon corps m'a lâché et que maintenant je suis derrière, à recoller les morceaux.
On m'a mise sous antidépresseur. J'ai continué. Arrêté. Cru mourir. Recommencé. Changé de médicament. Il a fallut des mois pour que mettre un pied hors de chez moi ne soit plus une torture. Pour que la lumière des supermarchés cesse de me terroriser. Pour qu'un peu d'énergie revienne. Avec du temps et des personnes, j'ai découvert le terme de trouble anxieux. On m'a dit que ce n'était pas ma faute, que mon cerveau avait craqué son slip et que maintenant il fallait patiemment recoller les morceaux. J'ai marché sur le chemin à côté de chez moi. Puis je suis allé faire les courses seule. Petit à petit mon sommeil c'est apaisé. Une fois de temps en temps puis presque tout le temps. Le monde a cessé de sembler flou et fou. Il a commencé à se ranger à sa place.
C'était il y a 10 mois hier. Je me réveille encore parfois trempée de sueur, incapable de comprendre où je suis. Il y a des jours où je reste enroulée dans mon plaid. Des jours où aller faire les courses est une victoire. Je me suis sentie heureuse quelque fois. Bien plus souvent perdue mais ravie d'avoir choisis d'avancer. Parfois encore, la tentation d'abandonner est là. Quand la nausée revient, que je voudrais à nouveau frapper ma tête contre le mur. Que j'ai mal de ce que je sais maintenant être de l'adrénaline pure dans mes veines. Ces jours là il faut respirer, à nouveau traîner le corps-cadavre jusqu'à ce que ça passe.
J'ai mis longtemps à accepter. Encore plus à comprendre pourquoi. Aujourd'hui je peux dire que je ne regrette pas. Bien sûr si ça avait pu ne pas arriver je m'en serais passée. Mais ça a été comme faire un grand ménage. Reconnecter avec l'essentiel. Il y en a pour long encore. Des mois sûrement, peut être des années. Mais au bout, je crois qu'il y a quelque chose de bien.
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On m'a demandé d'écrire. Sur la déchéance de nationalité, sur le viol, sur ce que je pense du monde qui part en couille et des gens qui crèvent dehors. Des mots, des idées, des choses à affirmer. J'ai pas essayé. Je ne dis pas que j'ai arrêté de croire, je croirais toujours. Mais mes pensées sont loin du monde, loin des grandes éclaboussures humaines. J'explore d'un pas chaotique l'intérieur embrumé des émotions. Je me suis demandé si c'était égoïste. Peut être que c'est mal de se tourner vers soi comme ça. Et d'un autre côté peut être que ça m'amènera là où je dois aller, là où je pourrais dire ce que je pense.
Le matin il est 14h. La couette est douce et chaude. Je sais que je devrais aller à la fac. Prendre mes livres, mon ordinateur et travailler. Ma mère me dit : « la fac, ça doit passer avant tout ». Avant j'étais d'accord avec elle. Maintenant je ne sais plus... Il me semble avoir manqué tellement de choses essentielles. Est-ce qu'on rate sa vie parce qu'on a besoin d'une pause ? Parce qu'on a besoin d'airer sur des articles sans sens et de divaguer tout en mangeant des pancakes ? Je sais pas trop où ça va, si je regarde trop loin il y a du vide effrayant. Ou peut etre un écoeurement de couleurs. Dans tous les cas, c'est toujours mieux là, dans mon plaid avec le thé qui coule dans ma gorge. Je me dis que les cours, ça peut attendre. Attendre quoi, ça je ne sais pas. Attendre que je sache surement.
On me dit qu'à 20 ans on ne peut pas être fatiguée. Et que de toute manière ce sont les plus belles années. J'aimerais bien les voir à 20 ans. La tête dans leurs angoisses, les pas chaotiques dans la foule affairée. J'ai pas envie de lui appartenir. Je ne veux pas être ce pas pressé sur le sol de Châtelet, qui va sans savoir où. Qui vie sans savoir quoi. C'est peut être de l'idéalisme de dire que je m'en tape de l'argent. Mais oui, c'est vrai. Je crois que je m'en fous de galérer, que ma route ne soit ni droite ni assurée. Tant qu'elle me permet de m'atteindre moi. J'ai l'impression de déconnecter pour reconnecter. Qu'on nous a dit que la vérité vitale se trouvait sur une fausse route. Je ne crois pas me paumer. Ou peut être que je le suis, mais dans le bon sens du terme. Hésiter, tressaillir, pleurer et sourire, osciller. Dans le fond ça me semble être un mouvement normal, celui d'un balancier qui cherche son équilibre.
Alors oui, en ce moment, il n'y a que moi dans ma tete. Peut être qu'on pense que je me fiche de tout. En fait je pense à tout : au monde, à la fac, à moi, à nous. Tout ça se mélange et j'essaye d'y mettre de l'ordre, de trier et de peindre quelque chose de cohérents avec toute la palette des couleurs. C'est encore du flou artistique, un vague reflet de quelque chose qui sera et qui en même temps est sûrement déjà. Je ne me sens pas pressée de savoir, je ne me sens pas forcée d'aller le plus vite possible. J'ai le temps d'être. Je ne crois pas connaître d'autre temps.
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Tu te réveilles sans vouloir quitter le lit. Pourtant tu n'y es pas mieux qu'ailleurs. Ou peut être justement : pourquoi t'imposer cette journée dont tu connais déjà le parcours alors que tu pourrais rester ici ? Tu la vois déjà qui se dessine ta journée. Entre fatigue et lutte. Tu vas avaler de quoi te sustenter, te laver, coller un sourire sur ton visage et attendre qu'à nouveau le sommeil vienne. Tu diras que ça va ou peut être que ça ne va pas et ça ne changera pas grand chose. Tu sais que ce sont des putains de périodes, de celles qui passent mais que tu détestes : ces instant de désespoirs entre abandon et envie presque insupportable de vivre. Tu voudrais griffer ton corps qui refuse de répondre à tes envies. Tu a l'impression de vivre dans un cube étroit sur les parois duquel tu t'écrases inlassablement. Tu as ensanglanté tes poings pour en sortir, il te semble que tes ongles imaginaire saignent et s'infectent. Tu sais que tu n'abandonneras pas, jamais. Tu crois trop au soleil, c'est pour ça que tu vas finir par sortir de ton lit. Mais tu hais d'avance ceux qui aujourd'hui te jugeront d'une manière ou d'une autre. Ceux qui te diront que tu pourrais faire un effort alors qu'ils ne savent pas, n'essayent même pas de savoir. Et ceux qui te diront que tu es courageuse.
Comme si il y avait quoi que ce soit de choisis dans tes avancées maladroite, dans tes pas déséquilibrés dignes d'un bambin. Ton seul courage, c'est d'avoir choisis la vie. Et tu ne vois pas en quoi la chose est saluable.
La Hobbit Masquée




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