A toi, voisin d'une seconde
- lahobbitmasquee

- 20 févr. 2019
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 févr. 2019
Réflexions à bord des tortillards parisiens.

(Article publié pour la première fois en Septembre 2015)
Ces derniers jours, j'ai recommencé à prendre les transports en commun. Après un sevrage de plus de 6 mois, les retrouver c'était les découvrir. J'avais oublié l'odeur. J'avais oublié la chaleur. J'avais oublié le paquet de chips vide abandonné sur un siège. Et surtout, je t'avais oublié toi.
Toi qui t’assois en face moi pour quelques secondes ou pour une heure. Toi qui oses à peine me regarder. Tu es là, tu serres ton sac contre toi. On sent que tu ne sais pas où poser tes yeux. Mais surtout pas sur moi, ni sur l'autre à côté. Tu tresses un cocon autour de toi même, tu durcis tes trais, tu n'es plus. Ou en tout cas tu ne veux pas être pour moi. Ou alors c'est l'inverse : c'est moi là, qui te met mal à l'aise. Mon aspect inconnu, mon visage qui raconte des choses que tu ne sais pas. Il ne faudrait pas qu'on partage, il ne faudrait pas que l'on sache.
Toi, tu me rends triste. Je ne sais pas si je suis triste pour moi ou pour toi. Tu partages un centième du temps de ma vie. Et j'aimerais te connaître, t'apporter un peu de chaleur. Un sourire, un bonjour. Peut être le droit d'observer un peu ton visage pour essayer de te connaître un peu. Je suis sûre que derrière le masque il y a une personne, avec une vie, un avenir. Peut être très loin de ce que je connais. Peut être pas. Toi, tu ne me fais pas peur. Tu as peut être un jean déchiré ou un grosse barbe qui devrait me crisper mais non, je me demande « qui es-tu ? » « D'où viens-tu ? ». Tu me fascines. Le hasard me met là, en face de toi. Est-ce que ça va dans ta vie ? Est-ce que ton jean est déchiré parce que tu le veux bien ou parce que tu n'avais rien d'autre à te mettre ? Est-ce que tu as froid à l'intérieur le soir quand tu rentres et que tu n'as croisé que des visages fermés sur eux même ?
Moi ça me fait froid de voir que tu as peur de moi. Je ne te demande pas de parler, je ne te demande pas de raconter ta vie. On s'en fiche. En trois minutes il n'y a pas le temps. Mais pourquoi fuir un regard ? Il y a tellement de choses dans un regard. Un rapprochement, un sourire, l'impression d'exister à travers l'autre. Pourquoi tu as peur de me voir ? Est-ce que tu considères que tout ce qui n'appartient pas à ta vie, à ton intime, est un danger ? Est-ce que c'est parce que tu es fatigué ? Tu sais, je crois que mon regard il pourrait te faire du bien. Mon sourire aussi, même si il est un peu cassé en ce moment.
Assise dans le train, je te regarde. A la dérobé, bien sûr, puisque tu baisses la tête, puisque tu vois sans voir en attendant que ça passe. On est là, toi et moi. Avec cette barrière. T'as jamais envie de la briser cette barrière ? Tu la trouves confortable, elle te réconforte ? Je vais te dire : tu te trompes. Tu te protèges sans doute de tout parce que tu as déjà croisé un autre toi qui t'a déshabillé du regard ou que sais-je. Mais l'autre, c'était pas moi. Tu vois ce que je veux dire ? Tu fais des généralités et après.. Tu as peur. Peur de tout. Peur de moi petite mouche dans le métro et peur du gars là dehors dans sa cité. Tu es recroquevillé, accroché à ton sac et à ton retour à la maison. Tu ne respires plus ou tout juste.
Je ne sais pas bien ce que tu m'évoques exactement, pourquoi ça me blesse autant. Peut être parce que tu représentes la société dans laquelle j'évolue et qu'elle m'attriste. Peut être parce que j'aime à croire que juste regarder l'autre en face de soi, au lieu de fixer ce point inexistant sur le fauteuil d'en face, ça changerait un million de choses. Ce serait un petit pas, un début.. Ce serait un bonheur quotidien, surtout ajouté d'un petit sourire. Celui qui veut juste dire « bonjour, je t'ai vu, je ne sais pas qui tu es mais j'espère que ça va ». Ce serait accepter de voir l'inconnu, en face de toi. Le reconnaître, lui donner une substance. Finalement, ce serait sortir pour commencer à découvrir. Et tu sais, je crois que ça pourrait être vraiment bien. De ne plus faire du RER un enfer quotidien mais une belle aventure faite de minuscules rencontres surprenantes et colorées. Sans doute qu'à force, ça ferait moins peur. Sans doute que c'est comme ça qu'on pourrait avancer : d'abord se regarder, s'apprivoiser et puis, petit à petit, comme ça, se sortir de cette société renfermée, faussement mondialisée parce que terrorisée par ce qui n'est pas elle, de cette société de solitude amère.
Toi, voisin d'une seconde, compagnon de trois arrêts, je te regarde. Toujours. Et j'espère qu'un jour, tu me rendras ce regard.
Et tu verras, ce jour là, ce sera bien.
La Hobbit Masquée




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