Portrait n°11 : Samir
- lahobbitmasquee

- 3 juin 2019
- 3 min de lecture
Le visage neutre du déjà-vu.

Onze. Samir. Samir est de ces portraits qui posent problèmes. Non pas qu’ils soient inintéressants mais plutôt qu’ils ne nous évoquent pas grand-chose. Samir pourrait être à la fois tout le monde et personne. Il a la tête du type que tu croises dans la rue, dans ta fac, dans certaines soirées associatives.
Est-ce qu’on le sait quand on est un « monsieur tout le monde » ? Ou plutôt, une forme de cliché d’un tout le monde ? Est-ce que ça fait du bien ou du mal ? Est-ce que c’est confortable ? Et si on ne le sait pas, est-ce que ça ne risque pas d’être également notre propre cas ?
J’imagine bien Samir en étudiant. Mais de fac ou d’école d’ingénieur ? Je crois bien qu’il est engagé. A monter une appli ou à faire du bénévolat en Afrique. Peut-être. Peut-être pas. Il se la joue un peu hipster, pour sûr, on le sait à son petit chignon, à sa barbe et à son t-shirt avec des croix.
Je le vois bien animateur de colonies de vacances. Oui, pas de doute, il a son BAFFA et il aime bien les gosses. C’est comme ça qu’il arrondi ses années : en bossant pendant l’été sans que ça lui pose vraiment problème.
Je crois que Samir il va rentrer dans les clous de la vie. Il aura une femme, des gosses. Un appart. Il va bosser au train-train ronronnant de la société. Il fera un chouette papa. Un bon employé. Un grand-père attentionné. Il ne sera pas parfait, il ne sera pas vraiment imparfait non plus. Il sera lisse.
Je ne pense pas qu’être lisse soit péjoratif. Samir va probablement être, est probablement, plutôt heureux. Il aura testé l’engagement un petit peu quand il était jeune, juste ce qu’il lui fallait pour se dire « j’ai eu une jeunesse ». Puis il laissera ça à d’autres parce qu’il aura du travail et qu’il faut bien construire sa vie.
Je crois que Samir m’ennuie. Et que je l’envie en même temps. S’est toujours cette ambivalence envers ceux pour qui le cours des choses semble simple. Qui veulent ce qu’on est sensé vouloir quand on est sensé le vouloir. Il n’y a rien à apprendre d’eux, on les connait déjà. Dans les livres, dans les films, dans les pubs. Ils sont un produit parfait, sans accrocs. Ce qu’on voudrait parfois être quand il est 4h du mat d’insomnie parce que bordel ça doit vraiment être moins prise de tête.
Je suis un peu mauvaise avec Samir. Il a peut-être des complexes. Qui n’en a pas ? Il a sans aucun doute une histoire familiale. Et si il c’était extirpé des cités ? Et si ses parents avaient fuis un pays pour la France et avaient choyé leur fils, lui avaient donné ce qu’ils n’ont pas eu ? Et qu’il les représentait fièrement, fort de ce qu’ils lui ont offert, fort de montrer qu’il a su intégrer cette société exigeante et raciste ?
J’y crois. Personne n’est un tout le monde quand on gratte un peu la façade. Tout le monde a une histoire, des cahots, des chutes libres. Samir il fera peut-être un burn-out. Il aura peut-être un cancer. Il aura quelque chose à dire, forcément.
Mais moi, Samir il me fait peur. Il est ce que je veux être. Il est ce que je ne veux pas être. Ce que je ne peux pas être. Il n’est pas en conflit permanent avec ce monde et je ne sais pas comment il fait. Je ne saurais jamais.
Il est tout doux Samir. Mais je lui préfère Marguerite.
La Hobbit masquée




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