Bile noire
- lahobbitmasquee

- 28 mai 2019
- 3 min de lecture
Le réseau veineux de l'angoisse.

Bile noire. J’ai emprunté le terme à un jeu de rôle sur table, Libreté, où le personnage reçoit des billes de bile noire chaque fois qu’il lui arrive quelque chose d’émotionnellement négatif. Si il en a trop, si ça déborde, il pourrit de l’intérieur. Il se met à suinter. La bile lui sort des pores de la peau, le déborde et le tue à petit feu. J’ai toujours un peu visualisé mon angoisse comme ça. Comme des lignes sombres parcourant mon sang. Une espèce de poison qui, diffusé à travers le réseau de mes veines, me laisserait agonisante. Sûrement parce que, au tout début de mon parcours d’anxieuse, j’avais cette contracture tellement intense des muscles, qu’elle me laissait avec l’impression d’avoir de l’acide à la place du liquide irriguant mon corps. Je me sentais brûler de l’intérieur et j’avais mal à avoir envie de m’arracher la peau. J’appelais ça le Feu. Il était, avec le Flou, ce que je craignais le plus.

C’est en 2016 que j’ai demandé à So de me peindre sur le corps pour tenter de recréer ces lignes imaginaires. Pour essayer de rendre visible le vécu ressenti. Je ne sais plus du tout avec quoi on avait fait ça. Je me souviens qu’on était dans ma salle de bain, que la lumière était affreusement mauvaise et que nous n’avions que mon petit compact numérique.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ais pas développé ces photos pendant toutes ces années. Probablement parce que, à l’époque, je ne savais pas le faire. Puis, par la suite, parce que je les ais oubliées dans mon disque dur. J’étais plus ou moins persuadée qu’elles n’avaient aucun potentiel, jusqu’à ce que j’en modifie une pour illustrer un article. C’est là, seulement, que ça a tilter dans ma tête. Que je me suis dit que c’était trop bête.
J’ai donc travaillé ces photos il y a quelques jours. Je dois avouer que ça m’a fait étrange, parce que c’était travailler avec quelque chose qui n’était plus tout à fait moi mais qui l’a été. Cette fille elle a 3 ans de moins que moi, peut-être même un peu plus que ça. Elle a les cheveux plus courts. Pas de tatouage encore. Je sais qu’elle ne visualise pas mon trouble comme je le fais aujourd’hui. Elle est plus en colère, plus déchirée. Elle veut se libérer de lui par tous les moyens, elle le fuit, elle s’en cache. Elle n’a pas appris à coopérer, à faire avec. Sa dissociation est complète et je peux le voir dans la façon qu’elle a de présenter son angoisse à l’appareil. Aujourd’hui, je sais que je ne ferais pas les mêmes choix. Ce serait moins cru, plus tendre, plus apaisé. On ne serait pas dans le noir contre le blanc. On serait même potentiellement dans la couleur.

Malgré tout, j’aime bien ce que ça raconte. C’est un bout de mon parcours. J’aime les photos où, malgré les lignes, je toise la caméra. Ou celles où j’ai une esquisse de sourire. Parce que ça exprime visuellement ce que j’ai écrit dans « Lettre de non-excuse » : cette capacité à vivre avec. J’apprécie également l’ordre des images. D’abords la vie. Puis les lignes qui prennent le dessus, le corps qui s’affaisse et le noir qui dégouline, prend toute la peau. C’est la crise de panique telle que vécue, quand soudain on n’appartient plus qu’à nos démons et qu’ils glissent sur notre chaire en nous empêchant de respirer.
Et enfin la douche et l’eau, pour se délivrer. Parce que c’est ce qui marche avec moi. L’eau, l’eau pour panser mes blessures. Ma baignoire comme un antidépresseur. La chaleur liquide en anxiolytique naturel. Qu’elle que soit l’heure, quand ça va mal, c’est toujours là que ça se termine.
Et là que tout peut recommencer.
Toutes les photos de Bile Noire sont disponibles ICI.
La Hobbit Masquée





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